Selon la partie visible de l'iceberg, les forces armées burkinabè comportent deux parties: l'Armée ordinaire, telle qu'on la connaît dans la plupart des pays, et le Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Non moins officielle et régulièrement reconnue, la deuxième partie est présentée comme «l'unité d'élite», le corps le mieux formé et le mieux équipé.
Mais tout cela n'a pas été le fait du hasard. C'est une situation voulue et entretenue depuis tout le temps où le Blaiso national a voulu bâtir son pouvoir sur un régiment auquel ne pouvait résister une armée au-dessus de l'Armée, et donc au-dessus des institutions. Une Armée qui est finalement devenue une barrière entre lui et son peuple. A force de se mettre au-dessus de tout et de tous, des éléments de cette unité se sont crus tout permis, y compris des exécutions extrajudiciaires de militaires et de civils dont l'exemple le plus patent aura été sans doute le traitement inhumain qui a conduit à la mort de David Ouédraogo, alors chauffeur du frangin du président d'alors.
Pour avoir voulu comprendre les raisons qui ont amené des militaires à agir ainsi, le journaliste Norbert Zongo a également fait les frais de cette dérive militaire. Malgré les appels au démantèlement de cette unité, rien n'a été fait. Pour montrer qu'il y tenait, coûte que coûte, l'ancien régime lui a bâti un nouveau camp tout près du palais de Kosyam, tout en maintenant également sa présence au centre-ville, précisément au Conseil de l'entente où plusieurs personnes avaient été irrégulièrement détenues, torturées jusqu'à la mort pour certaines.
C'est cet héritage peu honorable que le pouvoir de transition, sur lequel veille l'archange Michel Kafando, se propose de réformer, ou plutôt se sent obligé de réformer pour ne pas laisser la porte ouverte aux travers qui ont raidi l'ancien régime et l'ont coupé de sa mission de démocratisation. Ironie du sort, c'est un membre influent du même RSP qui s'est emparé du pouvoir d'Etat à la suite de l'insurrection populaire des 30 et 31 octobre. Lorsque le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida -ancien numéro 2 de la garde rapprochée du président- promet de réformer l'Armée, on s'attend à ce qu'il balaie d'abord devant sa porte le Régiment de sécurité présidentielle. L'autre question était de savoir s'il en avait les coudées franches et les moyens.
Il a fallu attendre presqu'un mois après la fuite du Blaiso national pour voir le président Kafando mettre fin aux fonctions du général Gilbert Diendéré, ci-devant chef d'état-major particulier de la présidence. Ce long temps mis traduit en lui seul la difficulté -voire la peur- des autorités de la transition de larguer une personnalité militaire de cette envergure. Ce n'est un secret pour personne que c'est sur les épaules de cet homme que reposait le pouvoir déchu. Et s'il a continué à se pavaner à Ouagadougou malgré le départ de son patron, c'est qu'il était sûr d'être toujours craint par les politiques et dans les casernes. En tout cas, ses capacités de nuisance semblent être restées intactes au point que personne n'a osé le provoquer.
Il a donc eu tout le temps qu'il fallait pour préparer son départ de Kosyam. Mais est-il vraiment parti du camp du RSP, conçu et bâti pierre après pierre et probablement dans une seule perspective: celle de demeurer le socle du pouvoir... de Blaise Compaoré? Comment peut-on réformer l'Armée sans régler définitivement le sort de Gilbert Diendéré, qui a longtemps fait la pluie et le beau temps dans cette institution? Que va-t-on faire des hommes et des armements du RSP au cas où on viendrait à décider de confier la sécurité présidentielle à la gendarmerie, comme cela se fait dans d'autres pays?
Ces quelques questions, dont les réponses sont des plus délicates, montrent à souhait que la question de la réforme de l'Armée n'est pas des moins complexes qui se posent au gouvernement de transition. Le Premier ministre a beau s'arroger le portefeuille de la Défense, cela n'est qu'une solution institutionnelle. Il faut surtout s'assurer qu'on ne marchera pas sur des œufs. Car si le début caille, c'est toute la transition qui risque d'en prendre un gros coup. La situation stratégique du RSP, tout près de la présidence du Faso, fait de lui une véritable poudrière près de laquelle il ne faut surtout pas faire planer la moindre flamme.
Il y a donc des préalables qui doivent être réglés prioritairement entre les hauts gradés de l'Armée. Là également, il ne faut pas se faire d'illusions. C'est un secret de Polichinelle que d'affirmer que certains chefs militaires se haïssent cordialement. Et qu'il suffit de quelques mots mal placés pour mettre le feu aux poudres. Il faut pouvoir faire parler, et le plus sincèrement possible, les généraux Kwamé Lougué, Gilbert Diendéré, Dominique Diendjéré, Honoré Nabéré Traoré, et on en oublie certainement. Ils ont leurs mots à dire sur les réformes, ils ont des engagements fermes à prendre et à respecter.
Pour que la transition soit véritablement apaisée et que le pouvoir politique soit définitivement exorcisé de sa tare kaki, il faut une bonne réforme de l'Armée. Et cela passe par la capacité de la hiérarchie militaire, des chefs de corps actuels, des états-majors et de l'actuel ministre de la Défense, à parler le même langage pour pouvoir prendre les choses par le bon bout. C'est un pari difficile, mais pas impossible. Il suffit de le vouloir sincèrement pour le pouvoir.
F. Quophy