Difficile de continuer à parler d'«insurrection populaire», tant les avis sont partagés sur «la récupération» ou le «détournement» de ce mouvement qui a balayé le long règne du capitaine Blaise Compaoré pour adopter une transition d'une année avec le lieutenant-colonel YIZ. Décidément, le chemin qui mène à la fin des régimes kaki semble encore long et semé d'embûches. Les "milos" ayant pris goût au naam depuis 1966, on imagine qu'ils ne peuvent y renoncer aussi facilement. Le virus du pouvoir a été transmis de génération en génération de militaires. Et la junte qui s'est emparée du pouvoir le 31 octobre dernier n'est pas près de lâcher de sitôt, et pour cause.
Dans le gouverne-et-ment qui a été formé le 23 novembre dernier, elle y garde 5 portefeuilles comme prévu. En plus d'en être le Premier sinistre, Naaba Zida s'adjuge le ministère de la Défense et des Anciens combattants. Normal, puisqu'il a réussi à détrôner le général Honoré Nabéré Traoré de la course à la présidence de la transition, il va lui falloir maintenant assumer la charge de veiller sur l'unité de l'armée. Car, au-delà de la mission de la sécurité intérieure et extérieure, l'armée doit se refaire une nouvelle cohésion. Et cela passe nécessairement par la présence d'un homme suffisamment fort pour y faire régner l'ordre et la discipline.
Ce n'est un secret pour personne que la prise de pouvoir par Zida traduit une certaine victoire du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), considéré à raison comme le corps d'élite et l'unité la mieux équipée sur le reste des Forces armées nationales. Le principal défi des autorités de la transition est justement de faire en sorte que le Faso sorte de cet imbroglio d'une armée à deux vitesses. Tel est en tout cas le principal défi qui est lancé à Zida. Et il faut espérer qu'en plus de ses tâches quotidiennes de PM il aura suffisamment le temps pour tracer des sillons pour la nécessaire réforme de l'armée afin de rassurer ses frères d'armes, mais aussi garantir une transition apaisée et sans mutinerie aucune.
Face aux politiciens et aux têtes brûlées de la société civile qui accusaient l'armée de vouloir «confisquer la victoire du peuple», le commandant Auguste Denise Barry avait affirmé que le pouvoir ne les intéressait pas. Aujourd'hui, celui-ci fait office de numéro 2 de la junte militaire et de sinistre de l'Administration territoriale et de la Sécurité. Inutile d'ajouter que dans une transition dont la mission principale est d'organiser des «élections justes, transparentes et démocratiques», cet officier supérieur de l'armée n'occupe pas moins un poste hautement stratégique. De sa capacité à bien faire au cours des prochaines semaines dépendra une issue heureuse ou non de la transition. C'est peut-être bien de confier cette responsabilité à un militaire, mais encore faut-il que celui-ci conserve sa neutralité et son impartialité jusqu'au bout.
Même s'ils ne sont pas emparés d'un portefeuille aussi clé que celui de l'Economie et des Finances, les militaires n'affichent pas moins une présence remarquée et remarquable à la tête des ministères des Mines et de l'Energie, de l'Environnement et des Ressources halieutiques ainsi que des Sports et des Loisirs. Dans ce Faso des savanes où l'exploitation de l'or est devenue la première ressource d'exportation, cela ne passe pas inaperçu. Vont-ils renégocier les contrats miniers comme on l'a vu pendant les Dadis show en Guinée-Conakry? En tout cas, le simple fait de mettre ce ministère au pas devrait faire trembler tous ceux qui se croyaient tout permis parce qu'ils étaient proches de François Compaoré. Mais il ne faut pas moins éviter d'ériger la peur et l'intimidation en système de gouvernance de ce département et des autres.
En décidant de demeurer tout près de ce pouvoir qu'il avait pourtant promis de «transmettre aux civils», le lieutenant-colonel Zida prouve qu'il a un autre agenda caché en plus de celui de conduire la transition à bon port. Et c'est justement là où le bât blesse. Car, il faut craindre qu'une mission ne prenne le pas sur l'autre. Il ne faut pas que la nécessité de préserver les intérêts du RSP, tel que le susurrent des langues trop fourchues, lui fasse perdre de vue son principal engagement, celui de réconcilier le Burkina et les Burkinabè avec la vraie démocratie et la bonne gouvernance.
Cela est d'autant plus impératif que la communauté internationale s'est vu obliger de fermer les yeux sur ce qui apparaît clairement comme une «transition militaire de fait». Si l'opinion publique nationale laisse passer, c'est bien parce qu'elle se dit aussi que Zida ne va pas oser trahir les aspirations profondes de cette jeunesse burkinabè qui a fait plier le régime du Blaiso national en 72 heures. Mais comme «le chien ne change jamais sa manière de s'asseoir» - et les militaires viennent de faire la preuve de leur goût pour le pouvoir -, il vaut mieux rester prudent. Et surtout vigilant. C'est une question de réalisme et de bon sens.
F. Quophy