Le moins que l'on puisse dire, c'est que la plupart des barons de l'ancien régime sont revenus ou sont ressortis de leur cachette, du moins ceux qui le désirent. Ceux qui faisaient la politique ont allègrement repris leurs activités. Certains mêmes se sont fendus de déclaration publique peu tendre à l'endroit des nouveaux maîtres du Faso. Sans vouloir jouer les mounafika, on a assisté, la semaine dernière, au lancement d'un nouveau parti par deux sinistres du dernier gouverne-et-ment du Blaiso. Et cela en si grandes pompes qu'on ne peut pas ne pas se demander où le colonel Yac a-t-il eu autant de feuilles pour se livrer à une telle démonstration de force à Ouaga.
En tout cas, à voir les moyens qu'il a mis pour transformer sa vraie fausse «association», le Burkina nouveau, en un parti politique dénommé Union pour le Burkina nouveau (UBN), on ne peut pas se douter du fait que l'ancien ministre des Sports et des Loisirs a dû se constituer une bonne cagnotte pour faire face aux dépenses nécessaires à une telle entreprise. Certes, il ne faut pas en conclure qu'il a détourné des sous destinés aux départements qu'il dirigeait de main de maître. Mais la logique aurait voulu qu'il rende compte de sa gestion passée avant de se lancer de façon aussi exhibitionniste en politique.
Visiblement, les tenants du pouvoir de la Transition semblent se complaire dans la «sagesse du singe» qui ne veut rien voir, rien entendre et rien dire sur le come-back indécemment triomphaliste des barons du régime déchu. Tout se passe comme si tous ces hommes et femmes qui ont poussé Blaise Compaoré au sommet de sa dérive révisionniste de l'article 37 de la Constitution n'avaient plus de compte à rendre. C'est à croire que tout le monde a été absous de ses péchés. Et que les anciens, comme les nouveaux crocodiles, peuvent recommencer à jouer dans le même marigot.
Même si le juriste et activiste de la société civile qui préside désormais l'Autorité supérieure de contrôle d'Etat (Asce) a déclaré que «l'inclusion n'est pas synonyme d'impunité», la Transition se retrouve aujourd'hui comme dans une absolution générale de fait. Du moins pour plusieurs acteurs politiques de l'ancien régime. Pour montrer qu'ils ont bien compris le message, les principaux dirigeants du Front républicain -ce regroupement de partis politiques qui poussaient au tripatouillage de la Constitution- s'est non seulement payé le luxe de réapparaître, mais d'organiser des rencontres et de publier des déclarations.
En laissant faire ce joyeux bordel politique, la Transition ne donne-t-elle pas l'impression que rien n'a véritablement changé? On n'est d'ailleurs pas étonné de voir que cette situation de largesse inconditionnée ne fait qu'encourager d'anciens barons -qui ont beaucoup de choses à se reprocher- à se permettre même d'exiger d'être candidats aux prochaines consultations électorales. A une telle allure, il n'est pas exclu de se retrouver avec les mêmes qui ont été à l'origine de ce que la jeunesse burkinabè et l'ensemble des forces vives du pays ont rejeté fin octobre dernier.
Le pouvoir de la Transition n'a pas les coudées franches. Et cela, on a pu le constater dans la gestion des mouvements d'humeur du Régiment de sécurité présidentielle (RSP). On le savait depuis le début du jeu de chaises musicales entre l'archange Michel Kaf' et Zinedine Zida. Au fur et à mesure que les eaux coulent sous les ponts de la Transition, on se rend bien compte des limites de cet attelage civilo-militaire. Des limites que des chefs militaires -qui ont pourtant permis au Blaiso de faire la pluie et le beau temps- exploitent aujourd'hui pour maintenir leurs avantages matériels et sociaux.
Il n'est pas étonnant de voir que d'anciens barons veuillent aujourd'hui profiter des mêmes failles pour se refaire une place au soleil. La tergiversation, voire l'incapacité, du pouvoir de transition à établir une ligne de démarcation entre l'ancienne et la nouvelle gouvernance ne fait que renforcer le sentiment d'une impunité qui risque de compromettre les fruits d'une insurrection populaire qui a pourtant coûté des dizaines de vies humaines. Car, à l'état actuel du processus de transition, on ne peut pas considérer que seuls Blaise Compaoré et son frère François étaient le problème. Il faut courageusement établir et situer les responsabilités afin de tracer les sillons d'une nouvelle manière de faire la politique. Autrement, on reprendra les mêmes voies sinueuses qui ont conduit à l'impasse de la démocratie. Si une personnalité aussi capitale dans la dérive d'octobre 2014 que Me Gilbert Noël Ouédraogo a pu refaire surface sans ressentir la nécessité de s'expliquer publiquement de quoi ce soit, cela peut vouloir dire simplement qu'il n'a aucun compte à rendre à la république. Et que Me Hermann Yaméogo et ses comparses peuvent reprendre ses services au sein de leur fameux Front républicain sans regrets ni crainte.
On peut se réjouir du fait qu'au nom de l'inclusion, tout le monde -sauf le Blaiso, le Franco et sa belle-mère- a recouvré l'essentiel de ses droits, surtout celui de revenir au bercail. Mais faut-il pour autant passer les actes politiques des barons de l'ancien régime par pertes et profits? Telle est la délicate question à laquelle le pouvoir de la Transition doit répondre, tôt ou tard.
F. Quophy