Pour une rencontre, on peut dire que celle-là était fortement attendue par une grande partie de l'opinion nationale: il s'agit du face-à-face entre le Président de la Transition et les représentants des composantes de l'armée nationale. Le Président, faut-il le souligner, a été abondamment critiqué par ses concitoyens pour sa mollesse supposée face aux agissements de certains militaires. Notamment ceux du Régiment de sécurité présidentielle, le RSP, dont les velléités revanchardes ont failli faire chavirer la barque de la transition au début du mois dernier.
Fort heureusement, dirait-on, la réaction populaire et la mobilisation internationale ont été à la hauteur du défi lancé aux acteurs politiques et sociaux. Cette prise de conscience générale a largement contribué à barrer la voie à ce que certains n'ont pas hésité à qualifier de tentative de sabotage orchestrée par des mains (in)visibles.
En reprenant un peu la main par rapport à son ministre de la Défense -qui n'est personne d'autre que l'actuel chef du gouvernement, le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida-, Michel Kafando a donc fait jouer ses talents de diplomate. N'est-il pas aussi le ministre des Affaires étrangères cumulativement avec ses fonctions de Chef de l'Etat? En tout état de cause, l'ex-ambassadeur s'est affirmé, et on peut aisément le comprendre, comme le véritable artisan d'un retour à une situation de "normalité". Surtout que du côté sud de Ouagadougou les éléments du RSP, après avoir obtenu ce qu'ils souhaitaient de la part des autorités de la Transition, ont fait savoir qu'ils n'entendaient pas rester (au moins formellement) hors des rangs et donc de la république.
Face à l'ensemble des chefs militaires reçus en audience au Palais présidentiel, Kafando a astucieusement enrobé la pilule dans un discours qui s'adressait à tout le monde et à personne en particulier. Comme s'il ne souhaitait pas en rajouter à la confusion gigantesque du 30 décembre 2014 et du 4 février 2015.
En paraphrasant Joseph Ki-Zerbo qui reconnaissait, dira-t-il, l'importance d'une institution telle que l'armée dans la construction d'un Etat de droit, le Président en a profité pour appeler à l'unité, à la cohésion et surtout à la dépolitisation des casernes. Oui, mais c'est oublier qu'en 1966 déjà le même Ki-Zerbo rappelait aux militaires, un certain 3 janvier, que: «Ces armes que vous tenez entre vos mains, ce sont les armes du peuple et elles ne peuvent en aucun cas être utilisées contre ce même peuple.»
Malgré cela, et obéissant sans doute à l'ordre de réquisition dont on attend toujours la clarification de la part de leur présumé auteur, des soldats n'ont pas hésité à ouvrir le feu sur des manifestants. Faisant ainsi des dizaines de victimes pour lesquelles justice continue d'être réclamée. Après cela, d'autres militaires ont aidé le Chef de l'Etat déchu et sa clique à fuir et à traverser la frontière pour se réfugier en Côte d'Ivoire. Pour ensuite l'accompagner à travers le continent africain avant de revenir tranquillement occuper leur poste et sans être le moins du monde inquiétés.
On peut donc comprendre aisément, et au regard de ces faits, que des points d'interrogation demeurent depuis l'avènement de l'insurrection populaire. Ils sont même plus nombreux que toutes les revendications exposées par le Colonel Diasso au nom de la grande bruyante, pardon, de la grande muette.
Michel Kafando, pour sa part, a préféré ne pas aborder les questions de fond de manière directe. Toutefois l'on peut s'interroger sur la suite qui sera donnée à son appel par les principaux concernés. En effet, la fracture entre officiers créée à la suite de la démission forcée, suivie de la fuite de Blaise Compaoré, a laissé un goût très amer chez certains acteurs en tenue. Et il leur faudra sans doute encore du temps pour solder entièrement les comptes et envisager plus sereinement les événements.
D'autres ont préféré, pour leur part, anticiper en franchissant le pas de la politique. Ils se sont jetés dans l'arène partisane pour essayer de peser de leur poids dans la recomposition politique qui se dessine. Et rien ne dit que dans le contexte actuel marqué notamment par une forte agitation électorale ces derniers voudront entendre raison.
A. Traoré